Instagram et Normalize, où voir l’hypocrisie ?

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Instagram, voiles sur le réel

Le paradoxe de l’outil « Instagram » est que le photographe capte le présent en anticipant déjà le désir de retrouver du passé. Appliquer un filtre « Instagram » à n’importe quelle photographie fait ainsi passer, sur les réseaux sociaux, une scène de vie banale pour un moment inoubliable d’intensité. De la sorte, l’image a vocation à devenir une véritable pièce d’art. Nature morte, scène de genre, image digne des premières séquences que nous ont offert le septième art… avec « Instagram », vous n’êtes plus l’égologue qui répand impudemment des pans de sa vie privée sur Facebook ; ni cet individu pathétique qui se complait à contempler l’égo de ses « amis ». Non, vous êtes un esthète, un amateur de belles choses et de bons moments, un gourmet de l’image, en somme, et cela que vous vous trouviez du côté du photographe aussi bien que du côté du spectateur d’images. A cet égard, « Instagram » est un véritable philtre d’amour…narcissique.

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L’hypocrisie a assez dupé !

C’est dans ce contexte que le logiciel «Normalize» a vu le jour. Assez de ce complot des égos ! Que Cendrillon restitue son carrosse et aille se terrer dans la première bouche de métro qu’elle apercevra. Que tous le monde puisse se rendre compte, de visu, à tel point votre vie de famille paraît stupide et bruyante…et que l’on voit l’inanité du procédé. Réalisons enfin que nos photos stylisées ne sont en réalité, du moins pour la plupart d’entre-elles, qu’une version restaurée des vieux albums du dimanche rangés dans les salons de nos grands-parents.

Le logiciel « Normalize » apparaît à un moment charnière de l’histoire critique des réseaux sociaux : après une phase marquée par un mouvement binaire d’engouement/dédain, nous entamons l’époque de la critique constructive. La question n’est plus de savoir s’il faut radier les médias sociaux du web, mais de se demander comment échanger et travailler intelligemment avec.

L’on peut voir « Normalize » comme un apport concret à cette « nouvelle critique ». Les réseaux sociaux, dont acte, mais en remettant les choses à leur place. Avec « Normalize », c’est le présent proche, dans la brutalité de son apparition, qui retrouverait droit d’image. L’hypocrisie a assez dupé ! L’internaute réclame de l’authentique. Le logiciel redresseur des vices d’Instagram n’entre t-il pas dans cette perspective d’utilisation raisonnée et raisonnable de Facebook et de Twitter ?

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L’image photographique… quelle réalité ?

Mais, suffit-il de retirer le voile posé sur la photo pour que celle-ci prenne tout à coup valeur de réalité ? Une image, bien que sans retouches, demeure une image de la réalité, et non la réalité elle-même. Avant même d’appuyer sur le déclencheur, la prise de vue, l’agencement des formes, et, éventuellement, la pose délibérée des protagonistes constituent déjà une oeuvre d’imag-ination d’un fait réel.

Lorsqu’une photographie parvient sur le compte d’un réseau social, ce n’est pas en tant qu’extrait tiré de la réalité, mais bien en tant que représentation de la réalité. Cette représentation est le résultat d’un travail : la photographie porte sur ses pixels les traces des choix de son auteur. Que montrer, et sous quel angle ? Que cacher ? Que mettre au second plan ? Toute photo correspond indéniablement à la réalité de l’événement dont elle se fait l’image, mais ne s’identifie pas pour autant à elle. En ce sens, il est vain de faire voeu d’authenticité sur les réseaux sociaux. Toute image qui y circule est nécessairement hypocrisie, au sens antique du terme.

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Les voiles d’Instagram… un aveu ?

Ne peut-on pas voir les voiles posés sur l’image photographiée comme l’aveu d’une entreprise de transformation de la réalité ? Ce que je présente sur Facebook est une réalité embellie, mais cela saute aux yeux. Le paradoxe d’ « Instagram » est que l’appli cache la réalité… sans cacher le fait qu’elle la cache ; en ce sens, ne la dévoilerait-elle pas en la suggérant ? En clair, lorsque l’on visionne une photo filtrée au moyen d’« Instagram », nous sommes comme immédiatement appelés à nous demander quelle réalité elle recouvre.

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« Normalize», l’hypocrisie dans toute son authenticité ?

En revanche, à la vue d’une photo passée par « Normalize », nous avons tendance à confondre la photo avec le fait dont elle est la représentation. Personne ne se pose de question. Alors qu’Instagram attire notre attention sur la facticité de la photographie, « Normalize » nous laisse face à une image dont nous ne soupçonnons même pas qu’elle est n’est..qu’une image. La réalité est donc parfaitement dissimulée. L’hypocrisie, dans toute son authenticité !

Un vieux débat sur l’art ressurgit

In fine, la prolifération de photographies sur les réseaux sociaux et de logiciels de traitement d’image nous renvoie face à l’antique question : l’image défigure t-elle la réalité ou la transfigure t-elle ? Y a t-il une vérité de l’image ? Il est intéressant de constater qu’aujourd’hui, cette discussion prend place non plus dans les salons académiques, mais sur les plates-formes virtuelles. Comme si les médias sociaux avaient enfin bel et bien rejoint l’histoire culturelle de l’humanité.

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