Avec Instagram, j’ai bien cru que j’étais un artiste
Contre-Courant. Toute ressemblance avec de la mauvaise foi caractérisée est fortuite. Cette chronique est tout simplement à Contre-Courant.
Parait que La Vitrine organise un concours avec la thématique/hashtag #Artvif. Lot du vainqueur : un laissez-passer pour le prestigieux World Press Photo. Du coup, je récupère mon lourd paquetage de photographe (iPhone). Je pars faire quelques clichés en rase campagne (Jardins du Luxembourg). Paré pour le concours Instagram.
Premier modèle de mon futur book: un pissenlit. Pistil terni par la pollution, pétales écrasés par des passants qui ont coupé à travers espace verts pour s’économiser quelques pas supplémentaires. L’Artiste, donc moi, saisit l’instant, le Geste. Tout le reste n’est qu’enjolivures et ornement. Même si avec Instagram, tout est ornement justement.
Toi, tu arrêtes de désacraliser mes photos
Ahh Instagram… Fer de lance symptomatique d’une démocratisation de notre fibre artistique. Cette révolution de l’interface par le tactile préfigure même d’une affirmation troublante : ces applications postulent que le péquin moyen, smartphone à la main , est un David LaChappelle en devenir.
Alors qu’une grande partie des utilisateurs se la jouent grave en exhibant fièrement leurs derniers clichés arty, le site Instacanv.as, promeut des « artistes » passés maitre dans l’utilisation du filtre. Au point que certaines diapositives sont revendues 80 dollars via Paypal. Quand achèteront nous les dernières œuvres d’Hedi Slimane sur Instagram ? Dans peu de temps sans doute, vu que le photographe poste régulièrement un carnet de voyage de clichés furtifs.
En terme de production s’érigent donc des petits circuits parallèles au marché de l’art, où l’on vante les artistes tendances, et on l’on vend les meilleurs clichés. A quand une cotation des Instagramers en bonne et due forme ?
Cette application, c’est la démocratisation de la photo facile, immédiate, qui satisfait des minimas esthétiques par une standardisation de format, de résolution et d’effets. Tout cela laisse entrevoir une funeste évolution : sur l’autel du web social, l’artistique a cédé face à sa pleine reproductibilité.
La dictature du carré
Le support, question inhérente à l’art, postule ici d’une totale uniformisation. Instagram érige un cadre picturale immédiatement déchiffrable, digérable et délectable.
Il s’agit d’une contemplation immédiate dont la teneur esthétique se délivre simultanément au visionnage.
C’est sans doute ici que réside le succès de l’application: il est aussi facile de créer que de regarder. Je dis bien regarder, et non disséquer ou même observer.
L’œil prend le coup du défilement indolore et véloce dans les pages de résultats.
Par son dénuement, Instagram rompt avec un dispositif technique mais aussi scénographique.
Qu’en est il de ces objectifs consciencieusement choisis, de l’esthétique de la lumière, de l’équilibre des températures de couleurs, de cette scène structurée dans l’espace où chaque élément est scrupuleusement ajusté, posé ?
A cette interrogation, Instagram répond par un encadrement carré dans lequel il faut tout faire tenir.
Car au-delà de la réalisation pour les noobs de diapositives honnêtes, Instagram remet en jeu la simple notion de ce qu’est une photo imaginée, construite et posée à priori. Instagram postule d’une construction à postériori, post-clic.
La photo, c’est comme les clopes, avec filtres c’est mieux (ou pas)
Bon je dois l’admettre, en regardant l’art tiré de ce pissenlit crevé, je suis loin du prix World Press de la meilleure image d’actualité. Le sujet choisi n’est pas aussi marquant que la catastrophe de Fukushima, il semble y avoir eu quelques problèmes techniques : une lumière surexposée à cause d’un rayon de soleil perturbateur et un léger flou qui s’explique sans doute par une mise au point aléatoire. A l’évidence, le Geste a failli.
Du coup je rectifie la luminosité à la volée et j’accentue les aléas d’une mise au point approximative avec un flou artistique. Me voici arrivé au tournant de ce processus artistique : le choix hautement stratégique d’un filtre, l’exhausteur de grain qui fera toute la saveur du cliché.
Le filtre Instagram, c’est une science du trompe l’œil, le paroxysme du cache-misère. 18 manières, bien quantifiées et prédeterminées, de transformer ma fleur dégueulasse en portrait onirique d’une désarmante beauté. Une patine arty et vintage indispensable pour augmenter la coolitude de ma diapo. Aucun réglage, juste un rendu uniformisé qui embellit automatiquement l’Oeuvre.
The Artist
Voila, ne restes plus qu’à voir combien de like je vais récolter, à la sueur du front, sur cet exceptionnel cliché. Mais mon enthousiaste retombe bien vite.
En recherchant le tag #pissenlit, je me rends compte que cinquante autres pissenlits ont déjà été immortalisés, passés aux filtres Hudson, Nashville et Walden. Si l’artiste se définit comme une force d’innovation, une capacité d’inédit, je crois que j’ai tout foiré.




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Je n’ai envie que de commenter : <3 <3.
C'est assez long pour ne pas être considéré comme du spam ?
Cette chronique est excellente. Bravo.
Merci pour vos commentaires! Oui, c’est assez long pour ne pas être considéré comme du spam Uty
Bien écrit !
Astuces pour devenir un boss sur Instagram :
http://www.quozzy.fr/2012/05/20/comment-devenir-un-boss-sur-instagram/